Commémoration du centenaire de la SDAT
le 25 novembre 2003

Compte rendu de la conférence-débat organisée au Palais des Congrès de Dijon

Introduction

Le 25 novembre 2003, la Société Dijonnaise de l’Assistance par le Travail « SDAT » a commémoré son centenaire. Au cours de cette journée, un programme de manifestations a été organisé autour de l’histoire de l’association et de l’action sociale qu’elle mène depuis un siècle.
Cette journée a commencé le matin à 10 heures, où une plaque commémorative a été dévoilée place GRANGIER à DIJON à la mémoire de Sophie et Henry GRANGIER fondateurs de la SDAT. Cette cérémonie s’est déroulée en présence de M. François REBSAMEN, Maire de DIJON et de nombreuses personnalités.
L’après-midi, à 15 heures, de nombreux invités étaient conviés à une conférence-débat qui s’est déroulée au palais des Congrès de DIJON. Cette réunion, animée par le Professeur
Bernard BLETTERY, Président de l’association, a permis d’entendre quatre intervenants et de débattre sur les thèmes suivants :

  • L’Histoire de la SDAT, par Philippe ANTOINE
    Président d’Honneur de la SDAT et Président d’EMMAÜS NORGES-SOLIDARITÉ
  • Les défis de la vie associative aujourd’hui, par Gustave DORÉ,
    Spécialiste de la vie associative (UNIOPSS, URIOPSS)
  • Les problèmes psychiatriques des personnes à la rue, par Pierre LAMOTHE,
    Psychiatre des Hôpitaux – Médecin Chef du SMPR de LYON
  • L’exclusion par Xavier EMMANUELLI
    Ancien Ministre - Président du Samu Social de PARIS


En soirée, un spectacle animé par la chanteuse Michèle BERNARD, auteur compositeur interprète, clôturait cette journée commémorative.

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Le présent compte-rendu a été aimablement retranscrit
par Anne CURMI, écrivain public
11 rue Condorcet 21000 DIJON
Tél. 03 80 59 14 02 / 06 83 47 78 87
e-mail : annecurmi@yahoo.fr

 

 

Allocution d’ouverture
par le Professeur Bernard BLETTERY
Président de la SDAT


La SDAT (Société Dijonnaise d’Assistance par le Travail) est une association régie par la loi de 1901, qui elle aussi a déjà 100 ans. Il est intéressant de souligner avec quelle rapidité cette loi a été utilisée par des personnes déjà intéressées par les problèmes d’exclusion. Cela prouve aussi que cette question existait déjà et avait besoin de réponses.

On a tendance à considérer l’exclusion comme une conséquence de la récession économique, du chômage. Vraisemblablement, il y a 100 ans, ce n’était pas seulement un manque d’argent qui pouvait entraîner des problèmes d’exclusion. Les raisons qui firent que des personnes se retrouvèrent en dehors de la société, n’arrivant plus à en trouver le sens, étaient bien plus complexes.

La SDAT est une association de bénévoles créée il y a 100 ans et je suis impressionné de voir que depuis cette date, il s’est trouvé dans la population DIJONnaise des gens susceptibles d’y consacrer une partie de leur argent et de leur présence. Depuis le don des époux GRANGIER, des personnes perpétuent ce mouvement, ce désir de s’occuper des autres. Cela est rassurant de voir que la société n’est pas si égoïste.

Actuellement, l’association comporte des bénévoles et des professionnels. Le bénévolat, c’est une bonne chose mais pour s’occuper de personnes en grande difficulté, nous avons aussi besoin de professionnels qui puissent exercer leur métier. Il faut analyser, comprendre, trouver des solutions et souvent des solutions nouvelles. Pour cela une aide financière est nécessaire. Face à une population aussi fragile, on ne peut plus se contenter de dons aléatoires et irréguliers. Il est important que toute la société prenne en compte ces problèmes et que nos administrations de tutelle et nos hommes politiques n’oublient pas que c’est leur rôle de bien vouloir s’engager dans cette prise en charge.


Je vais passer la parole à Monsieur Philippe ANTOINE qui a une grande connaissance de l’histoire et du passé de la SDAT et qui par ailleurs en est le président d’honneur. Écoutons-le car il est important de savoir d’où l’on vient quand on veut aller quelque part.

 

L’Histoire de la SDAT
par Philippe ANTOINE
Président d’Honneur de la SDAT et Président d’EMMAÜS NORGES-SOLIDARITÉ


Pour vous, je vais essayer de condenser un siècle d’histoire en 30 minutes. Je présenterai mon exposé en trois parties : les lieux, les hommes, les époques.

1) Les lieux

Créée en 1903 avec le concours de la Chambre de Commerce de DIJON, la Société Dijonnaise de l’Assistance par le Travail avait déjà pignon sur rue en 1906. Son siège était fixé Impasse de la Grenouille qui donnait sur le 122 rue Berbisey et desservait l’ancienne auberge de la Porte d’Ouche datant du XVIème siècle, à l’angle des rues de la Manutention et des Anciennes Facultés.
A noter que la large coquille qui orne la niche de la statuette de Saint-Jean l’Évangéliste à l’angle des deux rues, laisse penser qu’à l’origine, les voyageurs se trouvaient sous la protection de Saint-Jacques, mais des brochures sur le vieux DIJON placent l’établissement sous l’égide du grand Saint-ANTOINE : de grands saints bien tolérants puisqu’au lendemain de la Libération les « vieux » du quartier parlaient encore des repas de boudin que l’on y servait le Vendredi Saint !
Ce détail, s’ils l’ont connu, n’a pas dû scandaliser Henry et Sophie GRANGIER, des bourgeois humanistes ayant hôtel particulier à DIJON, 20 rue Chabot-Charny et château à VOUGEOT, riches rentiers, sans enfant, amateurs d’art, entièrement dévoués aux malades et aux pauvres.


2) Les hommes

Les époux GRANGIER sont de riches rentiers : fils unique d’un maître de forges et fille unique d’un médecin aliéniste. Lui est grand amateur d’art, ami de François Rude ; elle, elle aime…les pauvres.
Henri GRANGIER décède en 1902, léguant sa fortune à sa femme Sophie. Celle-ci souhaite créer un service d’aide pour les personnes ayant perdu leur emploi. Dès 1902, elle s’adresse aux patrons de la Chambre de Commerce et leur demande de créer et de faire fonctionner une association qui pourrait les prendre en charge. Elle promet un legs important pour en assurer la pérennité. Elle décède en 1906.
Son testament institue l’hôpital général de DIJON légataire universel et prévoit des legs particuliers, notamment une somme de 100 000 francs à la SDAT.
Le maire de l’époque, Monsieur BARABANT, manifeste sa préférence pour que ce nouveau service social soit géré par les élus du Bureau de bienfaisance, mais la Chambre de Commerce obtient l’exécution pure et simple des dispositions testamentaires.
Le but de la Société est resté inchangé, même si son libellé témoigne de l’esprit de l’époque : « faciliter aux malheureux sans travail, valides et encore en état de travailler, la recherche d’une place et leur éviter de se livrer à la mendicité, en leur procurant des ressources par un travail temporaire, en les adressant aux patrons, aux oeuvres et aux associations qui sont à même de leur venir en aide, leur trouver un emploi et rapatrier, s’il y a lieu, ceux qui sont étrangers à cette ville ».
Pendant un siècle, la Société fonctionnera sans interruption mais les services rendus et les modes de financement varieront en fonction de la conjoncture.
Chaque quart de siècle verra un changement des équipes dirigeantes :
- les Patrons
- les Généraux
- les Pasteurs de l’Église réformée
- les Magistrats auxquels succédèrent les Hospitaliers.


3) Les époques

3-1. L’époque des Pionniers : les équipes patronales de la Chambre de Commerce
(1903-1930)
Trois ans avant le décès de Sophie GRANGIER, est créée une association reconnue d’utilité publique et l’immeuble de la rue de la Manutention est acquis pour 28 000 francs or. Le premier président est l’ancien président de la Chambre de Commerce, Monsieur Laurent COLLOT, auquel succèderont des notables ayant assumé des fonctions consulaires.
Les objectifs de cette équipe sont à la fois économiques, sociaux et charitables : il s’agit de prendre en charge les exclus du système économique et de leur donner une nouvelle chance de s’intégrer au marché du travail.


Les réalisations successives vont comporter :

- un fourneau alimentaire de 30 couverts (avec des pièces comme des « bons pour un repas », l’ancêtre des tickets restaurants),
- un vestiaire,
- une entreprise de conditionnement d’allume feux,
- une hospitalisation de nuit (avec 15 lits),
- un service de placement,
- une caisse de secours.

Le coût de fonctionnement est couvert par les revenus du legs de 100 000 francs or légués par Madame GRANGIER, les dons de Dijonnais, membres bienfaiteurs et pour une part plus modeste, par la gestion des activités sociales, notamment des ateliers.


3-2. L’époque des Patriotes et Officiers Généraux (1930-1949)
1930 : Ce sont les années de la grande crise et par conséquent du chômage. La Chambre de Commerce se désintéresse de l’établissement qui est alors repris par un Président, Monsieur RICKLIN. Ce dernier y introduit des officiers à la retraite comme le Général GAGEY et le Général ECHARD. Ils font face avec courage et générosité mais voient fondre les revenus de la donation GRANGIER, sous l’effet des dévaluations successives du franc. On est alors dans le cadre de la charité traditionnelle, comme celle de nos paroisses où les bourgeois donnent aux pauvres. L’établissement connaît quelques déboires financiers, les locaux sont délabrés, la clientèle se fait rare.

En 1949, le Général ECHARD quitte DIJON et demande alors à l’Évêque de DIJON, Monseigneur SEMBEL, de désigner un successeur. L’évêque refuse arguant qu’il s’agit d’une œuvre laïque. Alors, le général ECHARD s’adresse au pasteur de l’Église réformée, le pasteur DERANSART qui est élu Président en octobre 1949.

3-3. La Manu : l’époque des Pasteurs (1950-1977)
Dans les jours qui suivent son élection, le nouveau Président découvre que la caisse est vide et qu’il reste des lourdes factures à payer.

La Caisse d’Allocations Familiales demande à ce moment-là de racheter le bâtiment : la liquidation de la SDAT semble imminente.

Mais encouragés par le directeur de l’administration pénitentiaire, Monsieur ESCOFFIER et encadrés par une infirmière, Mademoiselle GILLOT, les visiteurs de prison se mobilisent : car pour eux, il s’agissait de la disparition annoncée du seul moyen d’accueil qu’ils avaient à leur disposition lors de la sortie d’un prisonnier, sans famille, sans argent.

Le 9 décembre 1949, le pasteur DERANSART met en place une nouvelle équipe autour du noyau formé par les visiteurs de prison, dont nos amis Henri GERMAIN et Henri CALLEROT et du vice-président Georges QUILLOT.
Grâce à Georges QUILLOT, l’établissement se transforme en une entreprise rentable d’usine d’allume feux. Georges QUILLOT investit du matériel en rachetant celui de son concurrent en liquidation : la société des allume feux bourguignons. Il trouve des débouchés commerciaux auprès de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits. La main-d’œuvre est recrutée dans les services pénitentiaires.

En 1951, un directeur, avec une âme de chef d’entreprise, est recruté en la personne de Monsieur Jean BLIGNY : il sera le patron de la Manu pendant un quart de siècle.

Pendant 25 ans, quatre pasteurs vont se succéder au bureau de l’association : les pasteurs DERANSART et ESCANDE, en tant que présidents, les pasteurs FROMENTAL et LUGBULL en qualité de vice-présidents.
Secrétaire général sous le pasteur DERANSART, simple administrateur sous la présidence du pasteur ESCANDE, j’ai assumé la présidence entre eux deux.


La SDAT va héberger toutes sortes de personnes, des anciens prisonniers revenus de CAYENNE, des légionnaires, des immigrants fuyant la misère ou les persécutions de leur pays d’origine, des voyageurs sans billet débarqués par la SNCF en gare de DIJON. Tous arrivent dans DIJON, grande capitale régionale, important nœud routier et ferroviaire, doté de grands hôpitaux déversant à la rue des personnes « guéries » mais non réinsérées socialement.


En 1950, il est clair que les crédits provenant de l’État et des collectivités locales sont insuffisants. Il est évident également que tous ces nouveaux arrivants n’ont pas de couverture sociale.

Il existait un grand besoin de main d’œuvre auquel correspondait une qualification pour les travaux manuels de la plupart des hommes en âge de travailler.


Rapidement, l’association va retrouver un équilibre financier basé sur le travail des ateliers, les pensions des travailleurs et une subvention de la ville de DIJON. A cette époque, le directeur est le seul salarié de l’association. Il est épaulé par des pensionnaires pour certains travaux et le concours d’amis bénévoles. Ces amis assurent des taches d’animation auprès des personnes en difficulté avec l’alcool ou en grande solitude ainsi que l’organisation d’actions collectives auprès des associations luttant contre l’exclusion.

En 1954, lors de la réforme de l’aide sociale, l’État propose son concours financier à l’association, dans le cadre de la prise en charge des personnes sans domicile fixe par les CHRS.

Mais la Manu refusera pendant 18 ans de présenter une demande de prix de journée et cela pour trois raisons :

  1. la crainte de porter atteinte à des hommes libérés des effets pervers de l’assistanat et dont la dignité a été récupérée par le travail et la solidarité,
  2. la conviction que bien des exclus ne sont plus disposés à rentrer dans le jeu de la société dite «normale» et que la « réinsertion » comme unique voie de salut est une illusion,
  3. la non prise en compte des cas d’exclusion générés par les politiques fluctuantes des pouvoirs publics.

Fin 1975, c’est la fin du mandat du pasteur... et l’on va assister alors à une réforme radicale des méthodes avec :


- la rénovation des bâtiments de la rue de la Manutention permettant l’accueil de 115 hommes et une restauration,
- la création de 30 postes de travail rentables,
- la création d’un centre de jour avec restaurant gratuit,
- un hébergement de nuit de 50 lits,
- le relogement du bidonville de La CHARMETTE.

C’est à cette époque, au décès de Jean BLIGNY, que Monsieur Bernard QUARETTA accède au poste de directeur. Une ère nouvelle se signale par un changement de logo. Désormais, la Manu s’efface devant la SDAT.


3-4. La SDAT : service public d’aide sociale aux mains des magistrats, puis des professionnels de la santé (1977 – à ce jour)


A partir de 1977, différents magistrats vont se succéder à la présidence : MM. LATHOUD, PARENTY, DELMAS-GOYON, STRAEHLI qui présidèrent l’association de 1978 à 1997. Puis c’est au tour des professionnels de la santé, dont Dominique ARNAUD, directeur de la fondation DREVON, puis le Professeur BLETTERY, l’actuel président, Médecin Chef au CHU de DIJON.

Aujourd’hui, la SDAT offre une palette de prestations complémentaires à celles des partenaires publics, correspondant aux besoins réels qui ont été identifiés.

Le CHRS qui s’adresse à des personnes désireuses de se réinsérer dans la société comprend :

- un centre d’accueil et d’orientation,
- un centre d’hébergement et de réinsertion sociale,
- une annexe à BEAUNE.


Hors CHRS, dans le cadre de multiples conventions particulières, la SDAT dispose de services de complément ou autonomes :

- une antenne d’accueil médical,
- un service logement,
- un service emploi,
- SDAT’ENTREPRISE avec ses ateliers de conditionnement, de blanchisserie, d’entretien des bâtiments et le service du cimetière de DIJON,
- un asile de nuit pour des personnes de passage,
- un accueil des SDF et de personnes fortement désocialisées,
- une Maison d’Accueil pour Personnes Âgées Marginalisées (MAPAM),
- une cellule de prévention et de médiation, dans le cadre d’un SAMU social.

La SDAT est devenue, sous le contrôle de ses mandants, le gestionnaire d’un véritable service public d’aide sociale.

Elle est un partenaire incontournable de l’UCOR, fédération qui regroupe les établissements du département au service des adultes isolés et des familles en danger.

C’est une chance pour la SDAT que d’élargir son action dans le cadre de l’UCOR : l’antenne médicale est ouverte aux autres associations adhérentes et il est question de réorganiser le Centre d’Accueil et d’Orientation dans le même esprit.

Aux époux GRANGIER, la SDAT exprime sa reconnaissance au nom de toutes les équipes qui se sont succédées depuis un siècle, en leur disant : « Nous sommes restés fidèles à votre exemple au service des exclus. Seulement, votre esprit de bienveillance a mieux résisté que vos francs or… »

 

 


Les défis de la vie associative aujourd’hui
par Gustave DORÉ
spécialiste de la vie associative (UNIOPSS, URIOPSS)


Je suis très honoré de participer à la célébration du centenaire de la SDAT et aussi intimidé de prendre la parole à la suite de Monsieur ANTOINE qui nous a fait percevoir, à travers l’histoire de la SDAT :
- le dynamisme et l’engagement des générations successives de militants associatifs,
- appuyés et relayés par des salariés compétents et motivés.

Quelle belle aventure que celle de la SDAT, où l’Être et l’Agir ont été en parfaite cohérence !

Je souhaiterais passer en revue quelques défis lancés aujourd’hui à la vie associative. Pour cela, je vous propose pour lecture un schéma extrait du numéro 33 de la revue Alternatives Économiques.

Nous voyons que la sphère économique est divisée en quatre grandes parties : l’économie domestique ou familiale, l’économie non marchande et administrée (l’État), l’économie marchande (les entreprises) et l’économie sociale (les associations). Chacune de ces sphères est habitée par différents acteurs.

Les objectifs recherchés par ces acteurs sont différents selon la catégorie :

- pour l’État : recherche de l’autorité et du droit,
- pour les entreprises et la sphère du marché : recherche du principe de l’équivalence dans l’échange et du profit,
- pour les réseaux associatifs et familiaux : du don et de la dette qui s’expriment dans la relation interpersonnelle.
Les mutuelles, les coopératives et les associations dépendent de l’économie sociale. Avec des statuts différents, tous partagent les mêmes caractéristiques :
- adhésion et démission libres,
- démocratie interne,
- indépendance par rapport aux pouvoirs publics,
- solidarité entre les membres,
- non recherche de profits.


En France, nous recensons actuellement 800 000 associations dont 150 000 appartiennent au secteur sanitaire et social, dont la SDAT fait partie.

Les valeurs de ces associations sont :

- une priorité accordée à l’Homme, à son autonomie, sa liberté, son développement,
- une volonté d’association, à tous les niveaux, administrateurs, adhérents, salariés, usagers,
- une recherche de la démocratie participative, du développement du désir de responsabilité de chacun, de son droit à la créativité, à la participation,
- une gestion désintéressée ou la transparence.


Vérifier, parfaire, renouveler ces piliers, ces valeurs de base qui donnent l’identité associative : voici le premier défi posé aux associations.

D’après les qualités internes reconnues à la SDAT, il n’est pas à craindre, pour votre association, un risque d’explosion de l’intérieur, mais faites attention à l’implosion sous le poids des autres sphères. Votre liberté de manœuvres peut être mise à mal par d’autres acteurs de la cohésion sociale.

Cinq risques peuvent être répertoriés :

1) La crise du bénévolat
L’économie domestique et familiale est fondée sur le don réciproque : donner, recevoir, rendre, à base d’amour, de liberté, d’amitié, de voisinage, de compagnonnage. Nous retrouvons les mêmes principes dans les fondations d’une économie du don tournée vers des personnes qui nous sont « étrangères », hors des relations primaires.

Il semblerait qu’une bonne implication dans l’économie domestique favorise des vocations de bénévoles associatifs. Qu’en est-il du recrutement des bénévoles à DIJON ? Il est à craindre qu’avec la montée de l’individualisme, les gens s’engagent moins sur la longue durée et de façon régulière. Chaque militant veut être à même de satisfaire immédiatement sa quête de sens. Le rapport au temps et à l’espace du projet associatif se trouve fondamentalement modifié. Le bénévolat n’est pas mort, mais les bénévoles sont dans une exigence de résultats immédiats. S’ils sont prêts à s’engager dans une action, ils le seront moins dans l’association et rarement dans la gestion. Ce goût du ponctuel entraîne un nomadisme associatif.


2) La réglementation et l’instrumentalisation
L’économie non marchande est de plus en plus administrée. Au service de l’intérêt général, les pouvoirs publics depuis l’État jusqu’aux collectivités locales, gèrent des activités, des services, des dispositifs, en faisant souvent appel à des associations. Dans le monde associatif, tout contrôle réglementaire devient vite une atteinte aux libertés de 1901.

Nous avons tous le souci d’innover, d’inventer de nouvelles réponses, d’expérimenter, d’enfreindre parfois la légalité avec l’argument de l’Abbé Pierre qui disait en février 1954 « L’illégalité efficace, ce n’est pas de l’illégalité ».

Les pouvoirs publics ont deux leviers, très efficaces, pour domestiquer les associations : le levier réglementaire et le levier financier.

Délégataires ou attributaires de service public, les associations sont soumises à toute une série de nouvelles exigences concernant leurs objectifs, leurs activités, leurs compétences. Nous connaissons tous les autorisations, les habilitations, les agréments, les contrats d’objectifs, les appels à projets et maintenant les appels d’offre. Le cadre législatif et réglementaire est certes nécessaire mais ne devrait pas mettre les associations sous tutelle, les considérer comme des organismes gestionnaires, incapables majeurs en terme de citoyenneté militante. Les associations ne doivent pas se laisser instrumentaliser.

3) La fragilité de l’économie sociale
Les associations sont tributaires des financements extérieurs et on peut asphyxier ou condamner une association si on réduit sa « manne » financière.

La pratique des financements multiples donne bonne conscience au financeur qui se retire.

Aujourd’hui, nombre d’associations éprouvent des difficultés financières qui entraînent des suppressions de postes et d’activités.

Les relations associations/pouvoirs publics, c’est un réel défi à relever, sans doute par un partenariat constructif, à base d’égalité, d’estime mutuelle et de volonté d’agir ensemble. C’est le sens donné à la « Charte d’engagements réciproques », signée le 1er juillet 2001 entre le Premier Ministre et les représentants de la «Conférence Permanente des Coordinations Associatives ».

Un autre défi que l’on peut observer dans les associations est celui du salariat, lancé en embauchant en nombre des professionnels diplômés. Alors la place du bénévolat se rétrécit comme peau de chagrin. Les administrations traitent volontiers avec le directeur plutôt qu’avec le Président. L’institution prend alors le pas sur l’association. D’un côté, l’on a des bénévoles un peu perdus dans le vocabulaire spécifique et les rouages administratifs, de l’autre, des salariés associatifs qui risquent de devenir des pseudo fonctionnaires. Bénévoles et salariés n’ont ni le même statut, ni la même mission mais ils ont en commun la réalisation d’objectifs stratégiques découlant du but et des valeurs de l’association.

La concertation avec les salariés proches des plus démunis et le discernement des administrateurs immergés dans la cité doivent conduire à des décisions équilibrées et à des démarches politiques hardies, à des communications avec les concitoyens pour les sensibiliser aux problèmes de précarité et de pauvreté.

L’économie marchande est gonflée par le souffle du libéralisme et rêve d’annexer une part des activités rentables de l’économie administrée, une part des services solvables de l’économie sociale. Les entreprises souhaitent récupérer certains pans de l’économie solidaire comme les mutuelles, les coopératives, les associations d’insertion par l’économique ou des associations oeuvrant auprès des personnes âgées.

Actuellement, le MEDEF s’interroge sur la place du marché dans le social, attaque les acteurs non lucratifs et propose de supprimer l’économie « dite sociale ». Par contre, il propose de donner au secteur caritatif les moyens de son développement à condition de bien définir les frontières entre le caritatif et la défense d’intérêts spécifiques. Enfin il cherche à solvabiliser la demande en matière de social plutôt que de subventionner l’offre, afin de laisser le libre choix du prestataire aux citoyens (RMIstes, personnes handicapées, personnes âgées dépendantes).


4) La marchandisation contre le don
De tout temps, le marché a essayé de récupérer le secteur associatif qui présente comme avantages :

- une fonction d’avant-garde et d’innovation sociale,
- un moindre coût pour la collectivité en raison de ressources bénévoles,
- une garantie de réfection du tissu social,
- le personnalisme et l’accompagnement
- qui peuvent être considérés comme de la valeur ajoutée de la vie associative.

Nous avons tendance à oublier l’aide apportée par nos associations et leur chaleur humaine, leurs objectifs de participation démocratique, de solidarité locale, de citoyenneté ; car notre société libérale nous transforme en consommateur exigeant auprès des associations, considérées parfois comme des prestataires de services. On est dans l’époque de la marchandisation et du consumérisme qui ne va pas de pair avec le « donner, recevoir, rendre ».

L’homo economicus va-t-il étouffer l’homo donator ?


5) La construction européenne
Je ne peux pas terminer sans dire un mot sur le défi et le devenir du monde associatif, à l’échelle européenne.


Pour Edith ARCHAMBAULT, quatre grands types d’associations se partagent l’EUROPE :

- à l’Est du Rhin (Allemagne, Pays-Bas, Suisse, Belgique) : le modèle corporatiste,
- en Angleterre et en Irlande : le modèle libéral,
- dans les pays scandinaves : le modèle socio démocrate,
- autour de la Méditerranée : une figure en train de se construire selon l’état de développement du secteur sans but lucratif de l’État.


Enfin, au centre de l’Union Européenne, la France présente un modèle empruntant aux autres modèles. La loi 1901 instituant la liberté d’association sur un contrat de droit privé et une simple déclaration officielle est unique en Europe.

Faut-il une harmonisation des pratiques ? Un projet de forme nouvelle d’association européenne dort dans les cartons depuis 10 ans : elle proposerait des droits plus étendus que ceux de la loi de 1901 mais sa liberté d’organisation serait plus encadrée. Quoiqu’il en soit, l’avenir est dans la coordination des associations et leur représentation à BRUXELLES.

En conclusion, permettez-moi de présenter mes vœux à la centenaire SDAT, à toute sa famille, à ses enfants et petits-enfants. Je vous souhaite le courage et la témérité de revisiter le projet et les piliers de votre vie associative, de militer pour une plus grande liberté de manœuvres et de vous inscrire dans l’économie du don, salutaire contrepoids à l’économie de marché.

Je vous souhaite de travailler ardemment à la mise en place d’une économie solidaire où se retrouveront les acteurs publics et privés, familiaux et associatifs, dijonnais et Européens. L’union fait la force à condition que chacun soit conscient de ses forces et de ses limites sans vouloir imposer aux autres sa culture spécifique.

Que serait la vie sans les associations ?

Que serait DIJON sans la SDAT ?

Longue vie à votre associationet soyons tous acteurs de sens pour enchanter le monde !

 

 

Les problèmes psychiatriques des personnes à la rue
par Pierre LAMOTHE
Psychiatre des Hôpitaux - Médecin Chef du SMPR de LYON


Mon propos va s’appuyer sur mon expérience de la prison, celle qui m’a le plus rapproché des problèmes de la rue.

La prison, dans le grand public, n’est pas le lieu de professionnels de la délinquance. La prison n’est pas le lieu de sanction des mafieux en tous genres.

C’est à 80% des gens qui sont des malades de la relation et des souffrances. Ils ne présentent pas forcément des symptômes de maladie mentale mais on y constate une grande détresse psychologique et des problèmes d’adaptation qui sont ceux que l’on va retrouver dans la rue.

On n’est pas transfiguré parce que l’on franchit la porte de la prison, mais si on connaît des difficultés pour s’adresser aux autres dehors, on amène avec soi ces mêmes difficultés, à l’intérieur. On va y mettre même une certaine emphase.

La prison est le laboratoire de toutes les difficultés qu’a la psychiatrie pour répondre à deux problèmes :

- le problème du comportement auquel on a trop souvent tendance à réduire la personne, parce que c’est ce qui se voit, c’est ce qui se mesure et c’est ce que l’on sanctionne, que ce soit par le succès financier ou par une peine de prison,
- le problème de l’ingratitude du client : de même qu’il existe un âge ingrat, il y a des gens ingrats à prendre en charge, vis-à-vis desquels on est volontiers déçu, non pas uniquement par intérêt mais aussi pour une question de retour sur son travail. On se trouve alors dans un problème de continuité, de motivation, de sens sur lequel la psychiatrie, au-delà de son avis, peut avoir quelque chose à dire, sur la place du secteur associatif et du bénévolat.


Quand on fréquente les gens de la rue, on se rend compte que certains peuvent être malades parce qu’à la rue, mais aussi que beaucoup sont à la rue parce que malades. Et ils ne disposent pas de la capacité à franchir les premières marches d’accès à la vie sociale. Dans un pays comme le nôtre qui dispose de nombreuses possibilités d’aide, officielles, publiques, associatives, etc., ceux qui ont par eux-mêmes une difficulté à s’adresser aux autres ont souvent toutes les peines du monde à trouver l’institution ou l’accueil adaptés.

Est-ce que la psychiatrie est un luxe, quand on a du mal à manger, lorsque l’on n’a ni toit, ni nourriture et que les problèmes de l’heure sont plus importants ? La psychiatrie peut apporter une compréhension des choses à partir de quelques outils auxquels on a réfléchi.

Se pose en premier lieu la question de l’accueil. Et déjà à ce niveau-là, il y a une ambiguïté. Moi, j’ai l’habitude de dire : « l’accueil commence par un préjugé défavorable ». On ne peut pas se défaire de la façon dont on entre en relation avec quelqu’un qui a été de façon répétitive dans l’échec et qui, s’il est là et a besoin de vous, c’est qu’il témoigne de son incapacité et déjà de la façon dont il a mis les autres en difficulté.

Avant de poursuivre avec quelques grands traits, quelques idées qui sont éclairants, je voudrais dire ceci :

On aborde la rue avec la proposition inverse de la phrase habituelle « Je ne suis pas raciste, mais… » L’humilité qui doit aller avec la psychiatrie, c’est l’inverse. « Je suis raciste, mais j’essaie de me soigner et j’essaie que mon comportement ne traduise pas mes mouvements internes ». C’est une idée sur laquelle la psychiatrie prend l’habitude de réfléchir.

La première idée est que l’histoire de nos sujets, qui a été une histoire de violence, va agir sur leur devenir et leurs manières d’être (on retrouve la même chose pour les violeurs).

  1. La reconnaissance
    Il
    faut remonter dès la naissance, dès la re-connaissance de l’enfant, dès cette rencontre entre l’enfant qui est là et l’enfant fantasme que l’on attendait. On n’attend pas celui que l’on reçoit et dans cet instant de présentation, va se faire ce double mouvement de déception et d’émerveillement. On va partir sur une base de reconnaissance mutuelle. Si cela se passe mal, l’enfant va rester dans une attente et une rage de non-reconnaissance et les étapes suivantes risquent d’être altérées.

  1. La communication
    Si
    la mère ne donne pas sens au babil de l’enfant et qu’elle laisse les émissions spontanées, qu’il émet dans toutes les directions, ne pas être privilégiées dans la communication relationnelle, alors elle va laisser l’enfant « en l’air », sans réassurance que ce qu’il fait a un sens.

  1. La caresse, le câlin, la gratification
    La
    mère n’a pas qu’un rôle de nourriture et de portage. Si la mère est défaillante par rapport à la gratification, l’enfant ne peut acquérir la notion de sa valeur et plus tard ne pourra acquérir une estime de lui-même par l’estime de sa mère. On crée là des conditions d’une violence initiale déstructurante qui va marquer tout le mode de relation ultérieur et que l’on va retrouver dans notre clientèle de la rue. Pour l’enfant qui vient de naître, il n’y a pas de possibilité de place pour un autre. Ce n’est que par la présence aimante de la mère que l’enfant va accepter l’idée que c’est mieux, que ce n’est pas dangereux d’être deux plutôt qu’un, voire trois, de sexe différent pour reproduire l’histoire.

  1. L’excitation
    Dans un milieu social défavorisé, avec une mère pas fiable, pas solide, l’enfant va vivre dans un état d’angoisse initial très grand. Il va parfois s’endormir sans la certitude de trouver son biberon à heures fixes, d’être changé à heures fixes. Il va baigner très tôt, du fait de la promiscuité et de l’importance des soucis de réalité, dans un bain d’excitation qui va lui faire partager les soucis des adultes au lieu de l’en protéger. Cette défaillance de la protection contre l’excitation est particulièrement grave, car elle va générer un mode de réponse assez univoque : une rage et un besoin de décharge de la tension interne qui ne prendront pas les voies naturelles, conditions initiales pour pouvoir s’adresser à l’autre dans le respect.

  1. Les mécanismes de défense
    Il convient d’ajouter un dernier point concernant ces ruptures et ces discontinuités qui vont entraîner une sensibilité particulière au rejet affectif.

    Il va se créer un mécanisme de défense comme celui de ne jamais faire confiance à la relation affective et de la détruire pour retrouver la douloureuse certitude de l’abandon plutôt que l’insupportable incertitude de la possibilité de l’abandon. Et tous ceux qui ont eu à aborder les personnes de la rue savent que l’on ne s’en tire pas seulement avec de l’amour et de la bienveillance, parce que l’amour et la bienveillance éveillent l’idée de la perte et provoquent une réponse qui est une réponse de rupture. Et que le défaut d’estime de soi va entraîner des réactions de prestance et on est d’autant plus abrupt, raide et exigeant par rapport aux autres, d’une exigence désadaptée, que l’on est peu sur de soi.

    S’il y a un manque de gratification initiale, on n’a pas assez de sécurité mentale pour pouvoir aborder l’autre dans le respect. On exige le respect de façon violente, donc irrecevable, avant de le donner soi-même par son attitude. Cela complique la relation avec le patient.

    Par rapport à cela, la psychiatrie doute parfois de sa capacité à prendre en charge des personnes en difficulté. Le service public, auquel nous appartenons, est soumis à des pressions, à des règles qui font qu’il a quitté la perspective de faire ce qui lui chante. Il faut souvent justifier l’argent que l’on vous octroie.

    Donc, on a intérêt à soigner des malades qui guérissent, d’avoir des consultations avec des patients qui viennent, et qui viennent à l’heure. Par exemple, avec les toxicomanes, il est plus facile de s’en occuper lorsqu’ils ne sont plus toxicomanes. Si on exige le respect des ordonnances, qu’ils soient à l’heure, on ne s’occupe plus de toxicomanes mais en fait de gens qui n’ont plus besoin de nous.

    Je ne dirais pas que la rue, c’est les soins palliatifs de la psychiatrie. Parce que l’on y trouve de réelles satisfactions thérapeutiques mais la rue suppose une forme d’abord de l’autre qui n’est pas qu’une forme technique.

    Un des risques du travail avec des patients ingrats, c’est de prescrire le travail de l’autre. Nous butons aussi sur notre impuissance. Le psychiatre dit que si le dentiste avait soigné correctement les dents du patient, celui-ci ne serait pas en train de se plaindre, etc.

    On ne peut pas être que technicien. Celui qui prétend ne pas faire de morale et ne pas avoir de position moralisatrice est souvent celui qui prétend n’être que technicien. Le psychiatre n’est crédible et capable de soigner que s’il se présente comme une personne, qui a résolu ses propres manques à elle, et qui a son échelle de valeurs, sa morale qui sous-tendent sa personne avant d’avoir sa technique. Ce n’est qu’en tant que personne avec une morale que l’on peut ne pas être moralisateur et aider quelqu’un avec une technique.

    Saint-Vincent de Paul disait, je pense que l’expression a été un peu reprise, lors de sa première visite en détention :
    « Comment t’appelles-tu ?
    - Je m’appelle Pierre
    - Pierre, tu es unique et indispensable »

    Je vous rappelle que dispensable signifie en anglais jetable et à usage unique.

    La première des positions de respect pour aborder un homme de la rue est de lui rappeler qu’il est unique et indispensable. Et c’est à partir de là qu’il va construire son histoire.

    L’hôpital psychiatrique et la prison fonctionnent comme des vases communicants. L’hôpital psychiatrique a fait disparaître sa fonction d’asile. Il est au service de patients coopérants et sachant demander. Il n’est plus adapté à sa fonction ancienne, celle du temps des dépôts de mendicité.

    Lorsque j’ai débuté mes études de psychiatrie, un lit sur trois était un lit de psychiatrie. On a divisé ce chiffre par 3 et pourtant les patients ne sont pas tous guéris. On en a envoyé beaucoup à la rue. On a changé de violence, on est dans la violence de la contrainte, dans la violence de l’abandon. On réalise qu’une partie du public de l’hôpital psychiatrique est en prison et s’il n’est pas en prison, il est à la rue.

 

L’exclusion
par Xavier EMMANUELLI
Ancien Ministre, Président du SAMU Social de PARIS


Je souhaiterais remercier Bernard QUARETTA, un « vieux complice » qui m’a accompagné dans mes recherches sur l’exclusion et le docteur LAMOTHE dont on devrait plus souvent s’approprier les concepts qui donnent des clefs pour agir et espérer.

Il y a 30 ans, j’ai participé à la création du SAMU (Service d’Aide Médicale d’Urgence), une sorte d’hôpital hors les murs. Ce concept a changé l’image de l’hôpital : les urgences se déplaçaient. C’était une cellule de veille et d’écoute, 24 heures sur 24, 365 jours sur 365. On recevait une information, on la décodait et on donnait une réponse en envoyant une équipe sur place. Ensuite le relais était pris par les soins intensifs ou la réanimation.
A NANTERRE
, lorsque j’étais médecin hospitalier, l’unique traitement de l’exclusion, c’était des équipes qui allaient « ramasser », ramasser de force, les gens dans la rue, jugés selon leur apparence. Ils étaient ramenés à l’hôpital de NANTERRE, un vieil hospice, descendant des dépôts de mendicité réservés aux auteurs de délit de vagabondage et de délit de mendicité. C’était une sorte d’univers concentrationnaire, avec des barreaux. Les personnes de la rue montaient dans un bus, venaient prendre une douche et un repas, puis repartaient en autobus sur PARIS. Cette noria incessante était le mode tragique du traitement de l’exclusion. C’était en 1992. Je voyais ces corps malmenés, malnutris, alcooliques, avec des lésions profondes. Ce qui me frappait le plus, c’est que ces personnes avec ces lésions et ces souffrances, n’avaient pas de demande. Elles ne savaient pas exprimer leur demande et il était difficile de les convaincre à exprimer quelque chose. On peut dire qu’elles étaient des « victimes ».

Alors, nous avons créé le SAMU social, sur les mêmes bases que le SAMU, avec un numéro de téléphone : le 115 (le SAMU étant le 15). Nous nous sommes dotés de véhicules, de centres d’hébergement, mais des petits centres. C’était des centres avec des unités de soins appelés « lits infirmiers ». C’était un système ad hoc pour ces personnes victimes. Nous avons été critiqués parce que nous avions créé un dispositif pour pauvres, une hospitalisation du pauvre. Cela était jugé comme une régression par rapport au dispositif de droit commun. Oui, mais c’était un dispositif très utile. C’est auprès de Jacques CHIRAC que nous avons trouvé une volonté politique municipale pour créer ce SAMU social.

On appliquait dans le monde du social les mêmes principes que ceux que l’on appliquait dans le sanitaire et qui marchaient bien. C’est cela qui était nouveau.

Si un SDF n’a rien, on ne le voit pas, il est « transparent », on le laisse dans la rue. Si ce même SDF se fait renverser par une voiture, il devient un polytraumatisé, le SAMU arrive, il va en réanimation puis est remis à la rue.

Les personnes qui vivent dans la rue n’ont pas de repères sur l’aide, n’ont pas la faculté de représentation de leur corps, ne sont pas situés dans le temps. Alors, comment intervenir ?

Nous remplissons quatre objectifs quand nous approchons une personne à la rue : l’abord, l’évaluation, les soins primaires, l’orientation.

Voilà comment nous comprenons l’abord, en urgence.

Selon des notions empruntées à la microsociologie, il existe quatre sortes de distance :

1. la distance intime, celle du toucher,
2. la distance privée, celle des proches et des amis,
3. la distance sociale, celle des rapports professionnels et sociaux,
4. la distance publique, celle de l’orateur.


Nos équipes restent d’abord dans la distance sociale, puis adoptant différentes postures, avec des mises en scène, ils apprivoisent les personnes et avancent peu à peu dans la distance privée. La personne à la rue a vécu sans cesse des micro échecs, donc lorsqu’une institution s’approche, elle ressent à nouveau ce sentiment d’échec. D’où l’importance de l’abord.

La démarche que nous adoptons suit des étapes successives :

  • s’identifier : nos « sauveteurs » sont toujours identifiés : ils portent la marque du SAMU social. Il faut toujours avoir sa raison sociale sur soi ;

  • se mettre en protection, par des mises en scène de protection, des mises en scène de l’approche. Pour cela, les interventions se font toujours à deux. C’est une manière de traiter quelqu’un d’inconnu qui est dans le rejet de vous ;

  • parler d’une seule voix : voix douce et neutre (la mélodie et le ton sont plus importants que les mots prononcés). Avoir un ton apaisant, après on s’approche ;

  • se placer au même niveau que la personne : si elle est assise, être assis. Ne pas la regarder dans les yeux, plutôt un va-et-vient, un balayage du regard. Il est nécessaire de respecter les règles de politesse comme des rituels d’approche : utiliser les Monsieur, Madame, les vous…, introduire de la ritualisation et du symbolique dans une relation qui autrement serait extrêmement sauvage ;

  • proposer une transaction sur un café, une soupe, une cigarette qui sont des objets d’échange.


Alors, on parle des avantages des centres de soins et d’hébergement, quelque chose se noue et les personnes viennent au centre d’hébergement. Ceci se fait dans l’urgence, c’est une nouveauté que de proposer de l’urgence.

Trois temps sont à respecter :

- l’urgence : d’abord les sortir de l’urgence,
- la dévictimisation,
- le temps du long terme.


Les personnes à la rue font des allers-retours entre la rue et les CHRS.
Les hébergements ultimes sont l’asile psychiatrique (qui a stoppé sa fonction asilaire coercitive mais s’est privée de sa fonction asilante, d’asile traditionnel), la prison, les associations. Elles n’ont que ces trois solutions.

30 à 40% des personnes à la rue ont une pathologie psychiatrique et toutes connaissent une souffrance psychique. Il y a un grand malentendu entre le problème de l’hébergement et la psychiatrie. On est dans une société océanique où les bornes et les rituels ne sont pas marqués.

Les CHRS ne sont pas enclins à prendre en charge des personnes avec de tels troubles. Dans les hôpitaux psychiatriques, on ne veut pas psychiatriser la misère. On sait soigner en aigu mais pas garder sur le long terme. Quant à l’hôpital général, il n’héberge la personne que si elle a besoin de soins lourds. Les problèmes de peau, de pansements, d’anti-coagulants ne peuvent pas être pris en charge à l’hôpital.

A l’avenir, il faudrait que tous les centres d’hébergement se dotent d’équipes mobiles pour aller à la rencontre des personnes à la rue qui ne feront jamais la demande de soins. Il y a une nécessité de créer une nouvelle formule de maisons médicales, comme les anciens dispensaires que l’on a fermés.

Il faut réfléchir à une nouvelle notion de soins. Qu’est-ce que le soin et l’accompagnement dans la lente évolution de nos institutions qui devront s’adapter ?

Aujourd’hui, le SAMU Social a 10 ans. J’ai également mis en place la cellule « Souffrance psychique et précarité » en lien avec l’hôpital Esquirol afin de pouvoir approcher des personnes à la rue qui ont de vrais problèmes psychiatriques.

Par ailleurs, j’ai organisé une mission pour les soins chroniques et surtout pour la tuberculose. La tuberculose, c’est 11 cas sur 100 000 personnes dans la population générale, 51 cas sur 100 000 en région parisienne et 240 à 300 cas sur 100 000 dans les foyers de travailleurs migrants. Il s’agit de repérer, dépister, soigner et suivre ces patients pendant 6 mois (avec 6 comprimés à prendre chaque jour).

Il existe deux façons de s’engager avec des personnes : le contrat et le pacte. Le contrat ne serait pas possible avec les personnes à la rue qui n’ont pas de sens juridique, qui sont hors du droit. Mais le pacte, oui : un pacte de confiance. Aujourd’hui, nous devons nous engager dans une relation de pacte basée sur une crédibilité et une confiance, à condition que nous soyons crédibles nous-mêmes. A ces gens qui ont manqué d’Être, on apporte de l’Être, c’est-à-dire de l’engagement.

De même, il ne suffit pas d’avoir seulement une fonction de technicien, il faut avant tout être investi d’une mission et se montrer engagé. C’est une réconciliation avec notre statut d’être humain.

 

Débat avec la salle

1) Question concernant les arrêtés anti mendicités, à Xavier EMMANUELLI
Monsieur QUARETTA avait été chargé de mission auprès de vous sur la question posée par la multiplication des arrêtés anti mendicités dans les communes. Quelle évaluation faites-vous des préconisations formulées à l’époque ? Qu’est-ce qui a changé du côté des élus et des institutions ?


Xavier EMMANUELLI :
Dans le fond, on comprend les maires des communes qui voyaient toujours au même endroit des gens regroupés. Les arrêtés, cela voulait dire « Allez faire votre mendicité ailleurs » c’est-à-dire dans les communes voisines. Cela déplace le sujet. Il fallait s’attaquer au vif du sujet.

La réponse n’est pas si facile. Quand on voit des jeunes avec des chiens – à ce propos, je vous recommande le magnifique livre de François CHOBEAUX « Les Nomades du vide » -, ce sont des enfants, des jeunes qui n’ont pas été aimés lorsqu’ils ont grandi. Ils n’ont pas été touchés, ils n’ont pas été appelés par leur nom, ils n’ont pas eu les limites complètes de leur horizon, de la représentation de leur corps.

Leur chien, c’est comme une peluche, une peluche avec des dents, c’est comme un prolongement de leur corps. Cela a un double avantage : c’est doux, c’est caressant et ça tient à distance. Mais ce sont des chiens fous qui boivent de la bière, parfois avec du valium, que leur donnent leurs maîtres. Il y a un rapport fusionnel avec leurs maîtres et quand on essaye de les séparer, ils ne peuvent pas, ils ne peuvent pas se passer de ce prolongement.

Il y a chez eux une immaturité de représentation du corps. Ce sont des gens sans liens, sans représentation du groupe et du consensus, sans liens familiaux. Ils refont des liens, pas très forts d’ailleurs, de groupe. Ils créent alors des groupes d’occasion, avec l’apparition d’habitudes, de trafics, de leaders. Ils ne sont pas dangereux. Ils ont une logique interne difficile à comprendre, ils créent un phénomène autour des gares et sur les routes.

Ils demandent beaucoup d’attention et surtout pas de la coercition. Mais la pensée de la société, c’est que lorsqu’il y a un phénomène d’errance, on envoie la police.

La mendicité commence au début de l’humanité et se terminera avec la fin du monde. Tout ce que l’on peut faire, ce sont des arrêtés circonstanciés, par exemple : de 14 heures à 16 heures, pas de mendicité dans les rues marchandes. Sinon, quand même, la démocratie permet la libre circulation des personnes.

Pierre LAMOTHE :
Lorsque l’on observe ces bandes à chiens, on s’aperçoit que le plus souvent, ce sont des petits chiens. Il y a une métaphore du chiot, du petit chien perdu vis-à-vis duquel on se reconstitue une paternité fantasmatique et idéale, qui se termine parfois par un rejet et un abandon du chien pas toujours reconnaissant, qui mord et qui ne donne pas ce que l’on attend de lui.

Dans ces groupes fonctionnent des identifications par dérision. Chacun s’identifie à l’autre qui a la même histoire, le même look mais sur un mode peu gratifiant ni pour l’un ni pour l’autre. C’est comme une image en miroir et cela se termine souvent dans la violence. Avec des histoires de prison pour des jeunes meurtriers de leur pair.

Se pose le problème de : Comment poser la capacité de restaurer l’estime de l’autre quand on ne s’estime pas soi-même ?

J’ai été une fois réconforté en voyant inscrit sur un tee-shirt d’un étudiant canadien : « Personne n’est jamais inutile, il peut toujours servir de mauvais exemple.

 


2) Question sur les maisons relais, à Xavier EMMANUELLI


Xavier EMMANUELLI :
En 1977, une circulaire émise avec des acteurs de terrain préconisait la pension de famille comme une des solutions pour l’après urgence.

L’intérêt de la pension de famille, c’est de pouvoir organiser une vie d’ensemble -avec la possibilité de se réfugier tout de même dans une chambre individuelle-, avec une hôtesse ou plutôt un ou une aubergiste qui donne la vie à cette entité, avec un petit groupe -une quinzaine de personnes environ-. Et après, on refait du lien.

Parce que la maladie de l’exclusion, c’est quand même avant tout une atteinte du lien, du lien sociétal, du lien social, familial, affectif.

La pension de famille, c’est se mettre ensemble dans un endroit collectif, avec la possibilité d’un repli individuel. Dans ce lieu, il n’y a pas besoin de travailleurs sociaux ou de médecins.

La pension de famille peut évoluer en maison relais. Mais le relais signifie que l’on va d’un endroit à un autre, alors que la pension de famille peut être une solution définitive. Actuellement, ce projet a pris forme dans les préconisations des pouvoirs publics. Mais pour que les gens puissent y accéder, il faut qu’ils soient dévictimisés, aient les capacités de vivre avec les autres. Il faut déjà être debout, avoir une dynamique de vie pour supporter, par exemple, un règlement intérieur. C’est une solution, une étape, mais aussi un arrêt définitif d’habitat.


3) Question du Professeur BLETTERY, à Xavier EMMANUELLI


Professeur BLETTERY :

Les statistiques le montrent : dans les services des urgences, les exclus ne viennent pas se faire soigner. Ou alors quand ils viennent, c’est qu’ils sont entre deux gendarmes ou amenés par les pompiers ou le Samu médical.

Je suis frappé quand je vois ces personnes qui ont des plaies aux pieds, épouvantables. Alors, en tant que médecins, on les soigne, on les garde pendant 12 heures environ, dans des lits de courte durée. Et alors que ces gens étaient arrivés sur leurs pieds, après avoir fait parfois

50 kilomètres à pied, le lendemain, ils ne peuvent plus marcher. Quel type de solutions peut-on trouver pour ce genre de problème ?


Xavier EMMANUELLI :
La réponse est un peu complexe. Les personnes que je vois, je veux dire les grands exclus – je distingue trois catégories de personnes, trois cercles : les grands exclus, les marginaux (dont les jeunes en errance) et les précaires – mais là je parle des grands exclus : ce sont des gens que personne ne regarde. Ils savent qu’ils sont tombés dans un endroit générique « d’exclus, de clochards, en dehors du regard ». Et je pars du postulat que lorsque l’on n’est pas regardé, on ne se regarde pas.

Nous, nous sommes constamment renforcés dans le regard de l’autre. On essaie de se séduire soi-même à travers la séduction que l’on se lance dans les yeux des autres. C’est l’estime de soi, le narcissisme. Si l’on n’a pas cela, l’image se détériore, s’en va. Ces exclus n’existent plus dans le regard des autres.

Dans nos lits infirmiers, on les réconcilie avec le toucher –car auparavant, ils n’étaient pas touchés, pas plus touchés que regardés ou s’ils sont touchés, c’est avec des poings-. Si une infirmière, toute jolie et toute parfumée, se met à re-toucher ce corps malade, il se produit quelque chose qui les renvoie à une petite restructuration qui est alors bénéfique.

Ils avaient une sorte de cuirasse, qui là, se met à fondre. Si les soins qu’ils reçoivent sont attentifs, attentionnés, respectueux et les mêmes pour eux que pour les autres, cette cuirasse, cette représentation physique tombent. On leur rend quelque chose, une sensibilité, mais pas toute la sensibilité. Et alors ils ressentent la douleur. C’est pour cela que l’on a des lits infirmiers, des lits où on peut faire des pansements, en faisant attention à ce que l’on met dans ces pansements qui ne seront pas refaits, quand ces exclus seront à nouveau à la rue.

Mes collègues psychiatres parisiens me disaient que ces personnes n’avaient pas de demande, qu’elles ne venaient pas au rendez-vous. Elles n’ont pas de demande avec la bouche, mais leur demande est criante. Avec le corps, elle est évidente.

Sur la question qu’elles ne venaient pas au rendez-vous : il faut savoir que le temps, c’est le premier alphabet que l’on perd et le dernier que l’on acquiert. Le temps, ça s’apprend. Quand rien ne s’est passé dans le passé, qu’il ne se passe rien d’intéressant dans le présent, comment penser le futur ? Quand on leur demande si elles ont un projet de vie, elles répondent qu’ils n’en ont pas. Leur projet, c’est survivre. Donc quand on redonne de la sensibilité, du toucher et la notion du temps, alors tout s’effondre.

Concernant les bénévoles, au Samu Social, nous avons 463 salariés et aussi 150 bénévoles. Nous les appelons les Samaritains, par allusion à la Bible et à la parabole du bon Samaritain. Ces bénévoles, souvent on leur demande pourquoi ils font cela, au nom de quoi ? A t’on besoin d’un pourquoi quand on voit son prochain en difficulté ? Les gens en perdition, on y va, il n’y a pas de raisons à donner.

Les bénévoles ont un rôle essentiel. Ils reçoivent une formation, on leur explique que ce n’est pas simple, qu’il n’y a pas forcément un retour lorsque l’on s’occupe des exclus. Un secouriste, lui, sait que quand il fait un soin, il y aura une réparation, un changement d’état. Avec les grands exclus, il n’y a pas de changement d’état.

On n’est pas récompensé par nos gestes, cela est très frustrant. Les gens sont dans le rejet ; vous, vous êtes une institution comme une autre, vous n’êtes pas récompensé par une reconnaissance.

Il faut trouver la juste distance. Pas trop près, cela est dangereux, c’est la distance fusionnelle. Quand on est trop loin, c’est de la distance technique. Ce qu’il faut, c’est la distance du savoir et du savoir-faire : cela s’acquiert.

Parlons de notre citoyenneté, notre engagement pour notre prochain : il faut s’engager, se mobiliser. Les gens manquent d’Être (de sous aussi). Il n’y a que notre engagement qui peut leur donner une idée – même si on ne sera jamais copains – de la relation du souci de l’Autre, au nom de la part d’humanité que l’on a tous les uns et les autres.


4) Une intervention du Professeur BLETTERY


Professeur BLETTERY :
Il y a un effet pervers à l’hôpital. On me dit : « Si tu t’en occupes, garde-les. Je ne les prends pas chez moi ». C’est vrai que ce ne sont pas des patients faciles à prendre en charge, dans nos hôpitaux structurés et organisés.

Xavier EMMANUELLI :
Si on ne le fait pas, qui va le faire ? Le seul problème, c’est celui des finalités. Les médecins ont oublié qu’ils ne sont pas des guérissants, mais des soignants. Et que le soin peut être répétitif et sans objet. Les gens pensent que l’on peut guérir de tout, y compris de la mort. Quand j’entends mes confrères des urgences me dire : « Que faire quand on voit pour la 52ème fois un de tes clodos, titubant, plein d’alcool ? » « Et bien, voyez le pour la 53ème fois », je leur réponds.
« Vous êtes là pour soigner, vous n’êtes pas là pour guérir. Soignez le, c’est cela qui est inscrit dans votre diplôme. »


Le professeur BLETTERY souligne qu’il ne peut qu’adhérer à de tels propos et clôt le colloque en remerciant les intervenants, le public présent et les organisateurs de cette journée.

 

 

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